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18 janvier 2010 1 18 /01 /janvier /2010 09:16

Par Aschkel


L'Affaire Mortara



Edgardo+Mortara+enfant.jpg







L'affaire Mortara est nommée d'après Edgardo Mortara (1851 – 1940), un enfant juif de 6 ans, vivant à Bologne en Italie et qui fut enlevé par les autorités papales en 1858 pour être élevé au sein de la religion catholique. Cette affaire devint un scandale international et le catalyseur de profonds changements politiques. Son souvenir influe toujours sur les relations entre l'Église catholique et les organisations juives.

 


Le 23 juin 1858 à la nuit tombante, la police pontificale, accompagnée de représentants des forces de l'ordre de Bologne, fait irruption au domicile de la famille juive de Salomon et Marina Mortara. Ils réveillent les huit garçons et s'emparent d'Edgardo, six ans et dix mois, en annonçant aux parents que l'enfant a été baptisé secrètement par leur ancienne employée, Anna Morisi, lors d'une maladie. La servante était alors mineure puisqu'elle avait 14 ans. Elle ne "révèle" ce baptême que six ans plus tard1.

Les faits
 

L'enfant ne peut donc rester dans une famille juive car, en grandissant, il serait très probablement devenu israélite. Or, ayant été au préalable baptisé, il aurait donc été apostat, et donc promis de façon certaine à l'Enfer, du point de vue catholique.

Afin de "sauver son âme", l'Église avait alors le devoir moral d'empêcher cetteapostasie[réf. nécessaire]. L'enlèvement a été orchestré par l'Inquisiteur Feletti, sur ordre deRome, c'est-à-dire de Pie IX.

Le petit Mortara est conduit immédiatement à Rome et, au cours du voyage, est renommé Pio, c'est-à-dire Pie, du nom du pape Pie IX2. L'étrangeté apparente de ce baptême vient que du fait même de sa maladie, le jeune garçon avait seulement été ondoyé et des rites restaient encore à accomplir : l'ondoiement est en effet un baptême sommaire, réduit à l'effusion d'eau, réservé aux cas d'urgence.

Canoniquement valide, il doit être si possible complété[réf. nécessaire].

Impact international 

À cette époque, les juifs de Bologne connaissent de nombreuses restrictions :

  • ils n'ont pas de synagogue,
  • ils vivent en de petits ghettos,
  • il leur est interdit d'avoir des employés chrétiens.

La tragédie de la famille Mortara devient bientôt une « affaire » internationale, mais ne parvint jamais devant un tribunal impartial. Les Mortara accumulent les preuves de vices de forme et de machination, font d'innombrables tentatives pour rejoindre et récupérer leur fils, reçoivent des appuis de nombreux pays d'Europe :

  • des princes et des souverains catholiques, le comte CavourNapoléon IIIFrançois-Joseph d'Autriche écrivent personnellement au pape, lui recommandant de ne pas défier l'Europe ;
  • Guillaume, roi de Prusse, regrette auprès d'une association juive de ne pouvoir intervenir de crainte qu'une intercession protestante soit mal interprétée ;
  • la congrégation juive de Sardaigne invoque l'aide de divers gouvernements ;
  • de nombreux rabbins allemands conduits par Ludwig Philippson envoient une pétition au pape ;
  • les Juifs anglais tiennent des meetings, et Sir Moses Montefiore porte à Rome leur pétition au pape pour la libération de l'enfant ;
  • l'Alliance protestante ;
  • la Société de la Réforme écossaise ;
  • l'Alliance chrétienne universelle.

Rien ne vient infléchir la décision de Rome qui, au contraire, multiplie les obstacles et les fins de non recevoir.

La création de l'Alliance israélite universelle, en 1860, sera en partie liée à l'affaire Mortara. L'AIU participera également aux tentatives pour faire rendre le jeune Mortara à sa famille.

En 1867, à seize ans, Pio Mortara est ordonné prêtre malgré la promesse du cardinal Antonelli à Sir Moses Montefiore de laisser la liberté de choix au jeune homme à ses dix-sept ans. En 1870, il prêche au Ier concile œcuménique du Vatican. Il est envoyé comme missionnaire dans de nombreuses villes d'Allemagne : MayenceBreslau ; il prêche aussi à New York. Son père meurt en 1871, après avoir été la cible du parti clérical, et faussement accusé d'avoir jeté une servante par la fenêtre ; après quelques mois de prison, il sera disculpé. En 1878, enfin, sa mère le rencontre à Paris et il tente de la convertir au catholicisme... Sa mère meurt en Suisse en 1895, et Pio assiste aux funérailles. Il meurt près de Liège, en 1940.

Précédents et autres cas 

Les enlèvements d'enfants non-chrétiens trouvent leur source dans les décisions du quatrième concile de Tolède (633), dont le corpus dedroit canon reconnaissait à l'Église le droit « d'arracher à des familles non chrétiennes des enfants oblats, offerts à l'Église en état d'inconscience invitis parentibus, c'est-à-dire sans l'accord explicite des parents ; il suffisait qu'un chrétien affirmât les avoir baptisés3 ».

Ceci a entrainé à travers les siècles de nombreux rapts d'enfants juifs ou de familles « infidèles ». Lorsqu'en 1775, Léon XII (1760-1829) confirme l'édit sur les Juifs, une série d'enlèvements se produisent :

  • 1814 : Saporina de Angeli, à Reggio de Calabre, baptisée par une servante alors que l'enfant était malade
  • 1824 : Davide di Anselmo Tedeschi à Gênes
  • 1826 : le petit Diena à Modène
  • 1840 : l'Affaire Montel (affaire franco-romaine)
Article détaillé : Affaire Montel.
  • 1844 : Pamela Maroni à Reggio di Calabria, baptisée par une servante catholique, enlevée et élevée dans la foi catholique jusqu'à l'âge adulte4
  • et encore d'autres à Lugo et à Ancône.

L'affaire Mortara n'est donc pas la première du genre. L'émotion internationale soulevée montre cependant que l'évolution des sociétés européennes rendait ces comportements anciens de plus en plus inacceptables. De fait, la pratique des enlèvements d'enfants non-chrétiens devient de plus en plus rare, même si l'affaire Finaly (en France), à la fin de la Seconde Guerre mondiale, montre qu'elle restera longtemps considérée comme acceptable par une partie du clergé et de l'opinion catholique.

Si la position du pape fut critiquée, elle eut aussi ses soutiens. Le journaliste Louis Veuillot justifia ainsi avec violence, dans le journal catholique L'Univers, l'attitude du Vatican. Il accusera les journaux qui défendent l'opinion contraire à la sienne d'être à la solde des Juifs et les désignera comme étant la « presse juive ». Ces articles constituent une des premières manifestations de l'antisémitisme moderne.

Source Wilipédia 

L'affaire Mortara s'est trouvée remise sous les feux de l'actualité lors de la béatification du pape Pie IX en 2000.


La Fin De L'Inquisition (1 sur 3)

 


La Fin De L'Inquisition (2 sur 3)

La Fin De L'Inquisition (3 sur 3)



Autre version

Rapt d’un garçon de six ans, Edgardo Mortara, par la police du pape Pie IX

Edgardo+Mortara+enfant.jpg
Arraché à ses parents par la police du pape Pie IX


 

Un soir de juin 1858 la police se présenta à l’improviste au domicile de Momolo et Marianna Mortara, un couple de juifs vivant à Bologne depuis une dizaine d’années. Le choc éprouvé par la femme à la vue des policiers se transforma très vite en panique quand l’officier demanda à voir ses jeunes enfants.

– Pourquoi voulez-vous les voir, demanda-t-elle?

– S’il vous plaît, laissez-nous seulement les apercevoir, nous ne leur voulons pas de mal, répondit le policier qui aurait de tout son cœur préféré être ailleurs.

Les Mortara le conduisirent d’une pièce à l’autre en lui présentant leurs enfants. Quand vint le tour d’Edgardo, leur fils de six ans, le policier se tourna vers Momolo et Marianna.

– Je crains qu’on ne vous ait dénoncés, dit-il, mais Edgardo a été baptisé et nous devons l’emmener.

– Il doit y avoir une affreuse méprise, répondit Momolo. Edgardo n’a jamais été baptisé. Il est juif. Comme nous tous. Qui prétend que quelqu’un l’a baptisé?

– Désolé. Tout ce que je sais, c’est ce que m’a dit l’inquisiteur.

Suite à une journée entière de scènes déchirantes, la police finit par arracher Edgardo des bras de son père pour le propulser dans une voiture de police. Ses parents l’ignoraient encore mais le petit Edgardo partait pour Rome, à la maison des Catéchumènes.

Le ghetto et la maison des Catéchumènes étaient les deux clés de voûte de la politique de l’Église envers les juifs. Le ghetto incarnait toutes les interdictions et restrictions que les papes jugeaient bon d’imposer aux juifs. Les Catéchumènes le havre censé les sauver, l’issue permettant aux juifs d’échapper au ghetto et d’intégrer la vie normale, la société chrétienne.

Le ghetto était nécessairement un endroit sombre, correspondant à la position inférieure du peuple juif qui avait renié et tué le Christ avant d’être à son tour banni par Dieu. La maison des Catéchumènes, au contraire, était un lieu saint, reflétant la pitié de Dieu et son pouvoir salvateur. Chaque conversion de juif faisait rejaillir la gloire et la suprématie divine de l’Église catholique romaine. La conversion des juifs était en fait l’une des pièces maîtresses de la vision millénariste de l’Église, puisque selon la foi chrétienne les juifs seraient convertis à la fin des temps, lors de la seconde venue du Messie. – Ce texte classique du Nouveau testament est de Paul (épître aux Romains 9:11). Pour plus d’information sur cet aspect de la théologie chrétienne, cf. Caffiero, 1991

Selon la hiérarchie catholique, un enfant baptisé devait obligatoirement être éduqué dans la religion catholique. Il n’appartenait plus à ses parents juifs.

La rumeur du baptême du petit garçon juif était venue aux oreilles du père Feletti le mois précédent. Anna Morisi, que la famille Mortara avait employée comme servante, avait confié à un quidam qu’elle avait baptisé l’enfant quelques années auparavant. Convoquée par l’inquisiteur, elle répéta son histoire. Le petit Edgardo âgé de quelques mois était tombé malade. Craignant pour le salut de son âme, et profitant que la mère de l’enfant avait quitté la pièce, elle lui avait versé un peu d’eau sur la tête au-dessus d’une cuvette en prononçant la formule de baptême. Le petit garçon s’était rétabli et elle n’y avait plus pensé.

Le père Feletti envoya un rapport au Saint-Office romain. Simple affaire de routine. Le pape et les cardinaux avisèrent et donnèrent l’ordre à Feletti de faire retirer le garçon à sa famille et de l’amener à la maison des Catéchumènes.

Que Pie IX n’ait pas songé aux répercussions d’une telle décision en 1858 en dit long sur sa vision du monde. Il se contentait d’agir selon les lois canoniques, comme ses prédécesseurs l’avaient fait depuis des siècles.

L’exercice du pouvoir séculier au sein des États pontificaux offrait un avantage indéniable: il existait au moins un endroit dans le monde où la séparation de l’Église et de l’État n’existait pas. Le pape pouvait imposer ce que lui dictaient les commandements de la religion.

Il allait bientôt apprendre que le monde avait changé. Les soldats français avaient beau quadriller les rues de Rome et les troupes autrichiennes occuper Bologne, le bon vouloir de Sa Sainteté n’était plus ce qu’il avait été.

Quand au XVIIIe siècle, ou même dans les premières années de la restauration de l’autorité pontificale au XIXe siècle, on envoyait la police se saisir d’un enfant juif, le Vatican savait que les seules protestations ne pouvaient venir que de la communauté juive, et encore, dans les termes les plus respectueux. Les juifs des États de l’Église étaient à la merci du pape et ne tenaient pas à susciter ses foudres.


Protestations à l’échelle mondiale...

Dans les années 1850, en revanche, l’enlèvement d’Edgardo Mortara suscita une réaction inédite. Le mouvement pour l’unification de l’Italie gagnait chaque jour du terrain. Son dernier obstacle sérieux était le pape qui s’obstinait à exercer ses pouvoirs de droit divin sur les États de l’Église. Les justifications pontificales à l’enlèvement du fils Mortara tombèrent comme une aubaine. Elles témoignaient sans fard d’un anachronisme qui n’avait plus sa place dans l’Europe contemporaine. Les journaux européens firent des gorges chaudes de l’affaire, jusqu’aux lointains États-Unis où l’on organisa de grandes manifestations pour la libération du petit garçon.

Pour comble, le gouvernement français signifia bientôt au pape son mécontentement. Neuf ans auparavant, Pie IX était rentré à Rome dans les fourgons des troupes françaises, lesquelles y stationnaient toujours pour parer à un éventuel nouveau soulèvement. Difficile, dans ces conditions, de froisser le gouvernement français.

Le duc de Gramont, l’ambassadeur de France, était en contact quasi quotidien avec le cardinal Giacomo Antonelli. Celui-ci, qui occupait le poste de secrétaire d’État depuis presque dix ans, était connu pour ses dons de diplomate, la tiédeur de sa foi et sa moralité douteuse. Le pape s’en remettait systématiquement à lui pour pallier sa propre ignorance des questions de politique internationale. – Sur Antonelli, voir Aubert, 1961; Coppa, 1990; Falconi, 1983

Dès juillet, Gramont prit l’initiative de mettre en garde le secrétaire d’État sur l’attitude de l’Église dans l’affaire Mortara, avant même d’en rendre compte à son propre ministre des Affaires étrangères, le compte Walewski. – AMAE, Correspondance politique, Rome, vol. 1008, p. 343-348, ambassade de France à Rome. Direction politique n. 54, Rome, 24 juillet 1858


L’ambassadeur de la France le duc de Gramont rencontre le pape Pie IX

Début septembre, suite à plusieurs entretiens avec le secrétaire d’État, Gramont alla trouver le pape en personne. Quelques jours plus tard, il écrivait à Walewski une lettre où il décrivait la houleuse entrevue: “Je n’ai pas caché au Saint-Père l’impression pénible que produit cette triste affaire et combien les ennemis de la religion et du Saint-Siège sauront l’exploiter. Sa Sainteté s’est montrée profondément affectée par le tableau que j’ai cru devoir placer sous ses yeux mais [...] ne se croit pas autorisée à repousser dans le judaïsme un enfant devenu chrétien.” – AMAE, Correspondance politique, Rome, vol. 1008, p. 432-434

Gramont avait tenté de mettre toutes les chances de son côté en ne soufflant mot à quiconque au Vatican de son intention de voir le pape. Ses prérogatives, en tant qu’ambassadeur de France, l’autorisaient à se présenter dans les appartements pon- tificaux sans y être invité. À l’époque, ses craintes se tournaient du côté des conseillers du pape. Il comprit vite que le problème venait non des conseillers, mais de Pie IX en personne.

Gramont eut recours à tout son talent de persuasion. Il présenta au pape le risque qu’il y avait de faire fi de l’opinion publique comme des sentiments les plus naturels et les plus légitimes, ceux qui lient parents et enfants. Il fit remarquer qu’on n’avait pas la preuve formelle du baptême du petit garçon, ce qui suffirait à justifier qu’on renvoyât l’enfant à ses parents sans que le pape eût l’air de renoncer à sa politique à l’égard des juifs. Enfin, il ne cacha pas que l’empereur français prenait l’affaire très au sérieux et que la cour comme l’ensemble du peuple français éprouveraient un énorme soulagement si le pape rendait Edgardo à sa famille.

“Le Pape était profondément ému, relatait Gramont, mais au-dessus de cette émotion, dominait visiblement chez le Saint-Père l’inébranlable résolution de maintenir une détermination dictée par la conscience.” Le pape mesurait l’impopularité de son attitude – et savait qu’il dressait contre lui une bonne partie du monde civilisé – mais mettait la défense d’un principe au-dessus de tout.

“Des larmes coulaient lentement de ses yeux, rapportait l’ambassadeur français, et je ne pouvais, je l’avoue, me défendre moi-même d’une certaine angoisse en assistant à ce combat solennel que j’avais dû provoquer entre la rigueur absolue des devoirs du Saint Pontife et la voix de la nature dont la Tiare n’a pas chez Pie IX étouffé les accents.”

Mais l’affaire Mortara allait connaître quelques nouveaux aléas. Les parents avaient raconté l’émouvante scène – reproduite largement par la presse libérale – de leur petit garçon épouvanté, sanglotant éperdument, jeté par les policiers dans une voiture qui l’emportait vers Rome. Lors de la visite des Mortara à la maison des Catéchumènes – une concession sans précédent due aux protestations internationales – les mêmes scènes se reproduisirent, du moins selon les parents.

Le petit Edgardo, désemparé et effrayé, les avait suppliés de ne pas l’abandonner, car il voulait rentrer à la maison rejoindre ses frères et sœurs.


Le mensonge prend le dessus dans l’opinion publique

Puis, au fil de la tempête politique soulevée par l’affaire [Mortara], une version fort différente commença à circuler. Les journaux catholiques européens et américains répandirent l’histoire de la métamorphose miraculeuse d’un garçonnet de six ans, une fois libéré des griffes de sa famille juive. Le baptême pouvait enfin exercer son effet, et l’enfant ne songeait désormais qu’à devenir catholique. Il implorait le recteur des Catéchumènes de ne pas laisser ses parents l’approcher. Par ailleurs, le pape en personne portait un intérêt tout particulier à Edgardo et était devenu rapidement son père de substitution.

Au cours de l’entrevue éprouvante avec le duc de Gramont, début septembre, Pie IX avait lui-même abordé la question de ce que souhaitait l’enfant. Il lui avait posé la question, avait-il dit à l’ambassadeur de France. Le garçonnet, montrant une intelligence bien au-dessus de son âge, avait supplié “qu’on lui permît de rester chrétien et qu’on ne le repoussât pas hors de l’Église”, avait affirmé le pape. En une telle circonstance, avait-il conclu, “il était impossible au chef de cette Église, au représentant de Jésus- Christ sur la terre, de refuser à cet enfant qui l’invoquait avec une foi presque surnaturelle, le bénéfice du sang de Notre-Seigneur versé pour sa rédemption et de rejeter hors du christianisme cette âme qui, bien qu’entrée par une voie irrégulière dans la foi catholique [...] n’en voulait plus sortir”. Le pape avait ajouté qu’il “avait longuement et péniblement réfléchi (ce sont là les propres paroles de Sa Sainteté, précisait Gramont) à l’étendue de ses devoirs, il avait imploré les lumières du ciel pour éclairer sa conscience, sa résolution était inébranlable”. – AMAE, Correspondance politique, Rome, vol. 1009, p. 8-16

Le même mois, le comte Alexandre Walewski, ministre français des Affaires étrangères – un personnage haut en couleur, lui-même fils naturel de Napoléon – avait expédié un télégramme à son ambassadeur à Rome pour le féliciter de sa ligne de conduite dans l’affaire. Le ministre ne pouvait être plus clair dans sa dénonciation du Vatican: “Les résolutions prises et maintenues par le Saint-Siège dans cette circonstance constituent une violation outrancière des garanties les plus élémentaires sur lesquelles reposent le respect du foyer domestique et de l’autorité paternelle.”

Plusieurs gouvernements, écrivait Walewski, avaient approché l’empereur, exprimé la même colère et demandé au gouvernement français d’user de son influence afin que l’enfant fût rendu à sa famille: “Vous voudrez donc bien, Monsieur le Duc exprimer au cardinal secrétaire d’État tout le regret [que cette décision] cause au gouvernement de l’Empereur, en lui faisant remarquer combien le sentiment public a été profondément blessé en apprenant que M. Mortara avait vainement réclamé, du gouvernement [pontifical] qui lui devait son appui, la restitution de son fils.” Il demandait à Gramont de faire savoir avec toute la force nécessaire combien il jugeait l’affaire sérieuse: “Le sentiment de pénible surprise qu’en ont éprouvé les fidèles n’est égalé que par la joie qu’en éprouvent les ennemis du Catholicisme.” – Il y a deux versions légèrement différentes de cette lettre du comte Walewski, toutes deux datées du 22 septembre 1858, Biarritz. On les trouve dans AMAE, Correspondance politique, Rome, vol. 1008, p. 443-444 et p. 445-446

La note du ministre des Affaires étrangères invoquait la nécessité de convaincre le secrétaire d’État du Vatican, le cardinal Antonelli, mais Gramont savait qu’Antonelli était déjà persuadé de l’opportunité politique de rendre Edgardo à sa famille. Le problème était d’en convaincre le pape. Le 29 septembre, Gramont télégraphia à Paris pour demander s’il pouvait laisser au cardinal une copie du télégramme du ministre, afin qu’il ait quelques munitions lorsqu’il soulèverait à nouveau la question auprès du pape. Le lendemain tombait la réponse chiffrée de Walewski: “Il me semble qu’il suffirait de donner lecture de la dépêche sur Mortara. Cependant si vous avez des raisons de le croire utile, je vous autorise à en laisser copie.” – AMAE, Correspondance politique, Rome, vol. 1008, p. 458-459

Gramont alla immédiatement trouver le cardinal. Comme il l’avait espéré, celui-ci saisit parfaitement l’importance de la dépêche et la transmit au pape le 1er octobre 1858. Il ajouta même sa propre opinion à celle des diplomates français: il fallait trouver le moyen de rendre l’enfant à ses parents [Mortara]. – AMAE, Correspondance politique, Rome, vol. 1009, p. 18-19

Le pape faisait grand cas des avis de son secrétaire d’État en matière politique, conscient de ses compétences et de sa connaissance des différents gouvernements et potentats internationaux. Mais en matière de foi catholique, Pie IX se passait de conseils, surtout de ceux formulés par un cardinal qui n’avait même pas été ordonné prêtre.

L’ambassadeur de France apprit rapidement l’échec de la nouvelle démarche. L’ambassadeur du royaume de Naples auprès du Saint-Siège était passé le voir juste à la sortie d’une audience que lui avait accordée Pie IX. De retour d’un voyage à Naples, l’ambassadeur avait fait part au pape de la désastreuse impression que l’affaire Mortara avait produite là-bas. Il lui avait également parlé de l’inquiétude de son souverain au sujet de l’isolement international que la décision du pape risquait de lui valoir.

Le pape assura l’ambassadeur qu’il n’était pas moins préoccupé par les événements: “Moi aussi, lui dit le pape, j’ai eu dernièrement, j’ai encore de véritables tourments. On me presse de tous côtés pour rendre aux Juifs cet enfant qui est devenu chrétien. Antonelli lui-même s’est mis contre moi et j’ai le malheur de mécontenter tout le monde. Avez-vous su comment on me traite dans les journaux français? Mais j’ai vu mon devoir par la grâce de Dieu et je me ferais plutôt couper les doigts de la main que de m’en écarter.”

L’ambassadeur napolitain avait confié à Gramont un autre détail qui éveilla son attention. En se plaignant de se sentir bien seul, le pape avait non seulement fustigé son secrétaire d’État mais également le nonce à Paris, le cardinal Sacconi. Qu’avait donc fait Sacconi pour l’aider, dans cette crise? “Il me serait utile et peut-être à vous, aussi, avait confié le pape au Napolitain, d’avoir là quelqu’un de plus intelligent et plus influent; mais c’est réellement pénible d’avoir à nommer cardinal un “minchione come quello”. (Ce sont les propres mots du Saint-Père: ‘minchione’ en langue vulgaire signifie stupide, précisait Gramont.)”

L’ambassadeur français avait trouvé l’anecdote bien révélatrice de la personnalité du pape. Des remarques aussi désobligeantes à l’encontre de son propre émissaire montraient bien qu’il n’avait rien d’un diplomate: “Sa religion profonde et parfaite au point de vue théologique porte un caractère très prononcé de mysticisme qui paraît tendre plutôt à se développer qu’à s’amoindrir. Dans le silence de l’oratoire, seul en présence de Dieu et des lumières de sa conscience, le Souverain Pontife prend des déterminations qu’il regarde comme des inspirations divines. [...] Les convenances du siècle, les soulèvements de l’opinion publique, s’effacent en regard de ces prescriptions célestes, et le pape puise en cette croyance la fermeté inébranlable qu’il déploie en certaines occasions.”

Le pape semblait en effet s’éloigner du monde réel pour adopter une attitude de plus en plus fataliste. “Au siècle où nous sommes, constatait l’ambassadeur, cette disposition d’esprit peut devenir la source de grandes complications et de dangers sérieux, surtout quand elle s’allie comme elle le fait chez Pie IX avec une nature vive, soudaine, quelquefois impétueuse.” – Lettre du 9 octobre 1858. Ibid., p. 19-24

En fait, en dépit de la montée des protestations internationales, des conseils de son secrétaire d’État qui craignait que la position diplomatique du Vatican, déjà fort compromise, en fût encore affaiblie, le pape n’allait pas en démordre.

Edgardo était chrétien et il n’était pas question de le rendre à sa famille juive. Si ses parents voulaient le retrouver, pensait-il, rien de plus facile: ils seraient accueillis à bras ouverts à la maison des Catéchumènes. Eux aussi pouvaient jouir de la lumière du saint baptême. S’ils désiraient si fort récupérer leur fils, pourquoi refusaient-ils eux-mêmes d’accueillir le Saint-Esprit?

La famille Mortara paierait cher l’entêtement du pape: Edgardo ne retourna jamais chez ses parents. Il fut élevé dans un séminaire romain et devint prêtre.

Mais le prix à payer par le pape et l’Église ne fut pas moindre. Le cardinal Antonelli avait vu juste. Le rapt de l’enfant [Edgardo Mortara] renforça la conviction, en Italie comme en Europe, que le régime pontifical n’était jamais que le vestige d’une époque révolue, un véritable anachronisme en cette seconde moitié du XIXe siècle.

Un an après l’enlèvement d’Edgardo, les troupes pontificales durent évacuer Bologne. Les champions de l’unification italienne – avec le soutien des Français – s’emparèrent d’une bonne partie des États pontificaux. L’un des premiers actes du nouveau gouvernement fut d’envoyer la police au couvent des dominicains de Bologne et d’arrêter le père Feletti. Accusé du kidnapping d’Edgardo Mortara, on l’enferma dans un cachot humide.

En 1861, le règne séculier du pape ne s’exerçait plus que sur Rome et la région environnante. On avait proclamé un nouveau royaume d’Italie laïque dans tout le reste de la péninsule. Le pape ne vit dans l’effondrement de ses États qu’une nouvelle épreuve voulue par Dieu. Ce n’était pas la première fois que les États pontificaux succombaient sous l’emprise de forces impies – plus d’une fois en vérité pour le seul XIXe siècle – et chaque fois l’Église en était ressortie triomphante. Elle avait vaincu les forces du mal. Ce serait le cas cette fois encore, pensait le pape, avec l’aide de Dieu.

Entre-temps, les inquisiteurs étaient expulsés de leurs monastères et les juifs libérés du ghetto dans tous les ex-États pontificaux. L’Inquisition ne sévissait plus qu’aux environs immédiats de Rome, même si les cardinaux du Saint-Office ne pouvaient s’empêcher de songer que ses jours étaient comptés.

Le Saint-Père se fit infliger la perte de la plupart de ses États entre 1859 et 1861. Pie IX, jadis si affable, devint dans ses dernières années de plus en plus amer. Sa rancœur se portait tout spécialement sur les juifs. Ils n’avaient montré aucune gratitude pour tout ce qu’il avait fait pour eux. N’avait-il pas mis fin, après tout, aux rites humiliants du carnaval et aux sermons imposés? Mais non. En guise de remerciement, les juifs avaient multiplié les attaques contre sa personne durant l’affaire Mortara et fait leur possible pour amener la chute de son pouvoir séculier. 

http://touteveriteestbonnealire.blogspot.com/ 

 

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