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Analyses et actualités sur la geopolitique - Proche et Moyen-Orient - israel - conflit israel palestine - renseignement - diplomatie - Lutte contrela désinformation

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La Turquie : entre ombres et lumières

Pensées trés émues pour Isaac Yaakov Alfandari
Par HÉLÈNE JAFFIOL 
23.07.09

"Même si Salomon Karel appartenait à la confession israélite, il ne saurait être astreint au régime réservé en France à l'élément israélite au moment où sans aucune discrimination, les citoyens français jouissent en Turquie d'une entière
sécurité."


PHOTO: LA FONDATION INTERNATIONALE RAOUL WALLENBERG , JPOST

Le document émane de Necdet Kent, consul général de Turquie à Marseille à destination du régime de Vichy.

Sa date : le 15 février 1943. Le papier de la dernière chance pour Salomon et Luiza Karel, fabricants turcs de textile installés dans la cité phocéenne.

L'étau se resserre. En novembre 1942, les Allemands ont envahi la zone sud, rendant encore plus précaire la survie des Juifs persécutés par les nazis : "Le document n'est pas réellement officiel.

Necdet Kent a dû le signer à la va-vite pour sauver ce couple harcelé par la Gestapo", explique Daniel Rainer, vice-président de la Fondation internationale Raoul Wallenberg à Jérusalem. Mais le papier fait son effet : les époux Karel sont sauvés.

La fondation veut faire la lumière sur le rôle des diplomates turcs en fonction en France pendant la Shoah. Un sujet controversé tant le rôle de la Turquie, supposée "neutre" durant le conflit, reste trouble. En 1988, le journal israélien Davar fait l'éloge de quelques actions individuelles dans son article : "Les Turcs ont également sauvé des Juifs".

Au cœur du papier : l'action courageuse du Consul de Rhodes, Selahettin Ulkman, entre 1943 et 1944. Celui qui a sauvé 42 Juifs de la cité grecque a été reconnu en 1990 comme Juste parmi les Nations. En revanche, l'action des diplomates turcs dans l'hexagone est jusqu'à ce jour restée dans l'ombre.

Réguliers et irréguliers

Quelque 20 000 Juifs turcs vivent en France en 1940. A la veille des grands périls, ils se divisent en deux groupes. La moitié d'entre eux sont considérés comme des "réguliers". Ils résident en France mais ont, dans leurs tiroirs, les papiers officiels d'Istanbul.

Les autres sont des "irréguliers". Des Turcs par naissance mais qui ont perdu leur citoyenneté. De nombreux Juifs ont quitté cette terre d'Orient lors de l'effondrement de l'Empire ottoman.

D'autres ont rejoint la France au début des années 1920, perplexes face aux balbutiements de la République turque. La vie en France semble alors bien plus confortable que celle dans un Etat aux relents nationalistes et au futur incertain. Certains prennent même la nationalité française.

D'autres perdent involontairement leur citoyenneté turque par négligence administrative. Pour la conserver, il faut se rendre impérativement au consulat tous les cinq ans. De nombreux Turcs y voient une formalité inutile. Ils s'en mordront les doigts. En 1940, la situation s'inverse. Le précieux sésame devient une question de vie ou de mort.

Ceux qui sont devenus des "irréguliers" se ruent aux portes des consulats pour retrouver leur citoyenneté perdue et ainsi échapper aux rafles de Vichy.

Efforts inutiles pour nombre d'entre eux. La machine administrative, alliée au faible empressement de la Turquie à voir revenir dans son giron cette foule d'exilés, complique les choses.

Devant l'imminence des rafles, certains consuls vont prendre les devants et délivrer des certificats de citoyenneté sans l'aval de la hiérarchie d'Ankara : "Les diplomates avaient heureusement une très grande liberté de manœuvre", tempère David Rainer.

Sur les 20 000 Juifs turcs résidant en France, 3 000 sont déportés vers les camps de concentration allemands. Quelques actions exemplaires sortent du lot.

Le consul turc de Marseille, Necdet Kent, a réussi à sauver 82 âmes déjà entassées dans un des wagons de la mort à la gare Saint-Charles. L'officier allemand commence par faire la sourde oreille : "Turc ou pas, un Juif est un Juif." Le diplomate monte alors dans le wagon avec son secrétaire, Sidi Iscan.

La Gestapo panique devant ce geste inattendu : "L'officier m'a demandé quelles personnes dans le wagon étaient des Juifs de Turquie. Tous autour de moi, femmes, hommes, enfants, regardaient pétrifiés le marchandage qui était fait sur leurs têtes", explique-t-il dans ses mémoires.

Le consul refuse de faire ce "choix de Sophie" et l'ensemble du wagon descend gare de Nîmes. Les bénévoles de la Fondation Raoul Wallenberg tentent de démêler les fils de cette histoire pour retrouver certains des rescapés ou leurs descendants.

Un autre diplomate turc, Namyk Kemal Yolga, vice-consul à Paris, a également délivré 176 passeports à des Juifs exclus des registres officiels turcs.

Certaines personnalités trouvent des procédés ingénieux. L'ambassadeur de Turquie à Vichy, Behic Erkin, avait un portier, André Picard.

Un poste clé : l'homme pouvait apercevoir les activités de la Gestapo installée dans un bâtiment adjacent.

Il avait, pour autre fonction, d'enseigner le B.A.-ba du langage turc à des Juifs en quête de protection. Des phrases telles que "la Turquie est notre patrie, nous avons des parents partout", à répéter quelques minutes plus tard devant l'ambassadeur, comme preuve de leur identité turque.

Des camps pour les Juifs en Anatolie

Face à ces récits individuels, un problème se pose aux historiens. Pro et anti-Turcs s'affrontent. L'action de quelques diplomates ne signifie pas que la Turquie a été un "Etat sauveur de Juifs", comme elle aime se proclamer aujourd'hui.

Surtout que la République de Moustafa Kemal Atatürk, bâtie sur les ruines de l'Empire ottoman, a aussi malmené sa communauté juive : étranglement financier, travaux forcés...

Le refuge des Juifs espagnols, pourchassés par l'Inquisition aux XVe et XVIe siècles, s'est mué en un Etat dictatorial pour ses minorités. Selim Amado, octogénaire francophone de Kfar Saba, garde un souvenir amer de son enfance à Istanbul.

Des brimades à l'école jusqu'aux lois nationalistes des années 1930, il évoque une Turquie avec des yeux d'enfant. A commencer par l'obligation de parler turc et les moqueries devant l'"accent juif".

Comme au Maroc, la communauté parle le ladino, un dialecte à la croisée de l'hébreu et de l'espagnol. Une mise à l'épreuve difficile pour une minorité qui jouissait jusqu'à présent d'une autonomie relative.

Selon l'historienne allemande Corinne Gutstadt, la nouvelle république a remis en cause l'ensemble de leurs droits. Les Juifs ont ainsi été chassés d'un grand nombre de professions. Mais le pire restait à venir.

L'Etat kémaliste inaugure alors une série de grandes dépenses pour assurer sa défense. Et la communauté juive apparaît comme une cagnotte facile d'accès. La république instaure une taxe : la "capitation".

Un impôt si difficile à payer que de nombreux Juifs se retrouvent obligés de vendre l'ensemble de leurs biens. Ceux qui ne peuvent s'en acquitter sont envoyés vers des camps de travail en Anatolie orientale. Encore des camps...

"A la conférence de Yalta en 1945, la Turquie s'est fait taper sur les doigts par les Alliés et elle a dû mettre fin à sa politique raciste. Mais le mal était fait et de nombreuses familles humiliées et ruinées ont préféré rejoindre la Palestine", explique Selim Amado.

Intraitables avec ses Juifs nationaux, la Turquie a néanmoins ouvert ses portes de façon sporadique à ceux de l'extérieur. Au début des années 1930, le pays accueille des scientifiques et des professeurs Juifs allemands, devenus renégats après les lois hitlériennes. Un coup de pouce décisif pour les universités de la jeune république.

Entre sauvetages à l'extérieur et persécutions à l'intérieur, comment analyser le rôle de la Turquie et de ses diplomates ?

Très frileuse sur son passé, Ankara peine à ouvrir les portes de ses archives. Le travail de la Fondation Wallenberg est donc extrêmement délicat.

La Turquie veut se montrer sous son meilleur jour devant la communauté internationale. Les actions courageuses de quelques diplomates turcs tombent à pic.

Même si les obscurités d'un pays ne sauraient ternir le courage et l'humanisme de quelques-uns de ses ressortissants, à travers l'Europe.

La Fondation internationale Raoul Wallenberg encourage les survivants, leur famille et leurs sauveurs à les contacter par mail : dannyrainer@irwf.org ou par téléphone : + 1-212-7373275 (New York) www.raoulwallenberg.net

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