Il est de bon ton, ces derniers jours, de faire des gorges chaudes à propos des mésaventures libyennes de la diplomatie helvétique, dont il fut question récemment sur ce site grâce à notre correspondant au pays de Heidi et des montres bling-bling. Il faut dire que nos amis suisses on fait très fort en se laissant proprement rouler dans la farine par le leader de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste. Ils envoient leur président s’excuser platement pour les misères infligées au fils Kadhafi par la police genevoise au motif futile qu’il prenait un couple de domestiques pour son punching-ball. Ils promettent de punir les flics de la cité de Calvin si une cour arbitrale l’ordonne et ils pensaient, les naïfs, que Tripoli allait sur le champ libérer les deux citoyens suisses retenus depuis plus d’un an, en représailles, dans les geôles libyennes (en fait dans des appartements). L’encre de l’accord était à peine sèche que les hommes de Kadhafi signifiaient aux Helvètes ébahis que les choses n’étaient pas si simples, et que seul leur bon plaisir déciderait de la date et de l’heure de la libération des otages. Pour se faire bien comprendre, ils adressaient une requête à l’ONU demandant le partage de la Suisse entre ses voisins, seul moyen, selon eux, de faire cesser les pratiques de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme dont les héritiers de Guillaume Tell se seraient rendus coupables.
À la décharge des Suisses, il faut bien remarquer qu’ils sont loin d’être les seuls à faire bon marché de l’honneur national pour apaiser la colère du plus ancien chef d’Etat africain en fonction. Le ministre britannique de la Justice, Jack Straw, vient d’avouer que la libération pour motifs « humanitaires » de Ali Mohamed Al-Megrahi, seul condamné pour l’attentat meurtrier de Lockerbie, était liée à l’obtention d’un important contrat pétrolier avec la Libye. Son accueil triomphal à Tripoli était un petit plaisir supplémentaire, non prévu dans les arrangements avec Londres et Edimbourg, dont Kadhafi aurait bien eu tort de se priver, tant il était certain qu’il n’aurait aucune conséquence fâcheuse.
Silvio Berlusconi et Nicolas Sarkozy ne sont pas plus farauds dans leur comportement avec le raïs libyen : l’Italien fait un acte solennel de repentance pour la colonisation assorti d’un chèque de réparations conséquent, et le Français déroule le tapis rouge en septembre 2007 pour une visite baroque en France d’un Kadhafi plantant sa tente de bédouin avenue Marigny en échange d’un geste de « clémence » pour des infirmières bulgares et un médecin palestinien faussement accusés d’avoir propagé le SIDA à l’hôpital de Benghazi.
Nos dirigeants démocratiquement élus se seraient-ils convertis au masochisme appliqué à la gestion des relations internationales ?
À première vue, on ne voit pas trop quelle nécessité contraindrait ces éminents chefs d’Etats et de gouvernements de pays riches et puissants de procéder au geste humiliant de baisse publique de culotte devant un potentat oriental régnant sur un pays quasi désertique moins peuplé que la Suisse.
Ne serait-il pas plus honorable de procéder comme le fit, en 1986, Ronald Reagan en bombardant Tripoli en représailles des attentats meurtriers perpétrés par les services secrets libyens contre les soldats américains en Allemagne ?
Ce serait faire bon marché des considérables atouts dont dispose Kadhafi dans une situation géopolitique totalement modifiée par la chute du mur de Berlin et le 11 septembre 2001. Ayant solennellement renoncé au terrorisme international et à l’acquisition de l’arme nucléaire, le chef d’Etat libyen a été réintégré avec les honneurs dans la communauté internationale. Il a même été ostensiblement choyé par les Etats-Unis de George W. Bush, pour qui Kadhafi est une sorte de reborn good guy, ayant abjuré ses pratiques diaboliques de chef d’Etat voyou. À Paris, Rome, Londres et Berlin, on se frotte les mains. L’agréable, avec ces dictatures orientales bien verrouillées, c’est de pouvoir signer de juteux contrats, bien plus rémunérateurs que ceux conclus dans des pays pourvus d’une administration intègre et d’une cour des comptes sourcilleuses. On peut se goinfrer de pétrole et de gaz à prix cassé, construire des autoroutes à un prix du kilomètre donnant à penser que la chaussée est en marbre de Carrare, fourguer des avions de chasse sans se voir exiger des transferts de technologie. Il suffit pour cela que les dirigeants politiques se prosternent devant le chef bédouin, et de quelques valises de billets judicieusement réparties parmi des décideurs administratifs corrompus jusqu’à la moelle.
Il se trouve, de surcroît, que la Libye se situe géographiquement dans une zone sensible : la région du Sahel, qui borde sa frontière sud est hautement instable : les guerres civiles sont endémiques, au Tchad, au Soudan et dans la corne de l’Afrique, Al Qaïda s’est signalé dans le secteur, en Algérie et dans l’espace saharien. L’instabilité de pays pauvres, comme le Niger ou le Mali, affectés par des révoltes de Touaregs est un souci pour les pays qui exploitent des matières premières stratégiques dans ces pays, l’uranium par exemple. Kadhafi, qui ambitionne de jouer le rôle du parrain de tous les potentats africains exerçant au sud du Sahara, apparaît alors comme un pôle de stabilité régionale, capable de s’opposer à la montée en puissance de l’islamisme radical dans la région où s’exerce son influence.
Enfin, il peut ouvrir ou fermer à son gré le robinet de l’immigration clandestine de milliers de miséreux de toutes origines qui attendent sur le rivage des Syrtes l’embarcation qui les conduira vers Malte ou Lampedusa. L’Italie et l’Union européenne sont, pour l’instant, très contentes d’avoir trouvé une oreille compréhensive à Tripoli sur ce problème, et financent largement sur le sol libyen des camps de rétentions où sont renvoyés les clandestins interceptés en mer ou sur leur lieu d’accostage.
Que pèsent alors quelques blessures d’amour-propre lorsque de tels enjeux sont sur la table ? Nous ne sommes plus au temps où un soufflet administré par le dey d’Alger à un diplomate français avait pour conséquence l’entrée dans l’Histoire du général Bugeaud et de l’émir Abdelkader…
Il faut nous faire une raison : les catégories de l’honneur, de la fierté nationale doivent être remisées au rayon des vieilleries inutiles dès le moment où l’émotion populaire pousse les dirigeants à payer des rançons matérielles et morales à toutes sortes de kidnappeurs. Faut-il s’en désoler ? On gagne, certes, en tranquillité et en prospérité ce que l’on perd en estime de soi. Mais il faut bien avouer qu’on se sentirait mieux dans sa peau de Français, ou d’Européen, si de temps en temps on remplaçait la courbette par le poing dans la gueule.
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Le chef de la diplomatie espagnole, Miguel Moratinos, en visite au Proche-Orient, a décidé jeudi après-midi d’annuler sa rencontre, avec son homologue israélien Avigdor Lieberman. Il a expliqué qu’il devait rentrer d’urgence à Madrid où l’attendait le président du Venezuela, Hugo Chavez, connu pour ses positions nettement anti-israéliennes. Lieberman, qui rentrait jeudi soir d’un voyage en Afrique, devait rencontrer Moratinos vendredi matin à Jérusalem.
Moratinos et sa suite ont expliqué qu’ils avaient dû prendre cette décision suite à l’ordre donné par le chef du gouvernement espagnol José Luis Zapatero, qui leur avait demandé expressément de rentrer en Espagne pour être présent lors de la visite de Chavez.
En fait, ces nouvelles dispositions ont été prises en raison du changement de l’emploi du temps de Chavez lui-même. Ce dernier devait au départ arriver en Espagne vendredi dans la soirée mais il a avancé son voyage de quelques heures et devrait arriver à Madrid dans l’après-midi.
Lieberman ne serait pas le seul à faire les frais de ces changements de dernière minute. Cela le consolera peut-être de savoir que les dirigeants de l’Autorité palestinienne, à Ramallah, ne pourront pas s’entretenir avec Moratinos, comme il avait été convenu avec lui au départ.
Mais dans l’entourage de Lieberman, on se pose tout de même des question sur ce contretemps, en rappelant que la visite de Chavez à Madrid était prévue de longue date et qu’il est donc curieux que ces changements surviennent sans un avis préalable. Pour certains responsables, Moratinos aurait estimé que sa rencontre avec Netanyahou avait été suffisante et qu’il était inutile qu’il perde son temps avec Lieberman. Rappelons quand même que le ministre espagnol a eu le temps de rencontrer le président de l’Etat Shimon Pérès, le ministre de la Défense Ehoud Barak et la cheffe de l’opposition Tsippi Livni.
Au ministère des Affaires étrangères, on indique que Moratinos a téléphoné à Lieberman pour le prier de l’excuser de ce changement de programme et lui dire qu’il devait écourter son séjour en Israël. Et de préciser: « Les deux hommes se sont entretenus cette semaine à plusieurs reprises au téléphone pour débattre des affaires courantes et ils comptent bien maintenir leurs contacts ».
par Claire Dana-Picard
http://www.actu.co.il/2009/09/moratinos-annule-sa-rencontre-avec-lieberman/