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Judaisme : Kippour 6/10 - Magnifiques récits

Le Ma'hzor de mon père
L'âme juive dans l'enfer du Goulag


Source
http://www.fr.chabad.org/


Le jour de Kippour 1951, mon père, Rav Moché Greenberg, récita avec ferveur toutes les prières de la fête. Toutes, exceptée une, celle qui est souvent considérée comme la plus solennelle : le 
Kol Nidrei.

Il avait à l'époque vingt ans. Il était prisonnier dans un camp de travaux forcés soviétique en Sibérie. Son crime avait été de tenter de s'enfuir de Russie.

Il avait rêvé de quitter le pays pour rejoindre la terre d'Israël, mais il avait été arrêté et condamné à 25 ans de travail. À son arrestation, il fut séparé de ses parents et de ses deux sœurs. Il avait un frère qui était déjà prisonnier dans un autre camp pour un « crime » similaire.

Il y avait à peu près mille prisonniers dans le camp de mon père. Ils travaillaient tous sur le chantier d'une centrale électrique. Sur ces mille hommes, seule une vingtaine étaient juifs.

Alors que l'été tirait à sa fin, les prisonniers juifs se demandaient comment ils allaient célébrer les jours solennels de Roch Hachana et Yom Kippour. Ils savaient qu'il leur manquerait un choffar (corne de bélier), un rouleau de la Torah et des Talitoth (châles de prière), mais ils espéraient trouver unma'hzor, un rituel de prières des fêtes.

Mon père remarqua un homme qui était « de l'extérieur », un ingénieur qui travaillait pour le camp sur certains projets. Il se pouvait bien, d'après lui, que cet ingénieur fût juif.

Il attendit donc le moment propice pour approcher cet homme. « Kenstou mir efsher helfen ? », lui murmura-t-il en Yiddish (« Peut-être pouvez-vous m'aider ? »).

À cette époque, tous les Juifs de Russie parlaient le Yiddish couramment. Mon père vit dans son regard que l'homme avait compris.

« Pourriez-vous amener un ma'hzor pour moi, pour les Juifs ici ? » lui demanda-t-il. L'ingénieur hésita. Une telle affaire mettrait leurs deux vies en danger. Malgré cela, il accepta d'essayer.

Quelques jours passèrent. « Y a-t-il du nouveau ? », demanda mon père.

« De bonnes et de mauvaises nouvelles », répondit l'ingénieur. Il avait trouvé un ma'hzor avec difficulté, mais c'était le seul que possédait le père de sa fiancée et l'homme s'était vigoureusement mis en colère quand sa fille lui avait demandé d'y renoncer. Peut-être lui avait-elle dit pourquoi elle le lui demandait, peut-être pas.

Mais mon père n'était pas résolu à abandonner son projet. Peut-être, suggéra-t-il, ce monsieur voudrait bien lui prêter le livre. Il pourrait alors le recopier et le lui rendre avant Roch Hachana.

L'ingénieur fit passer clandestinement le ma'hzor à l'intérieur du camp et le donna à mon père.

Pour pouvoir le recopier, mon père construisit une grande caisse en bois dans laquelle il se cachait plusieurs heures par jour. Là bas, à l'abri des regards, il recopia le livre de prières, ligne après ligne, dans un cahier. Au bout d'un mois, il avait recopié l'ouvrage dans sa totalité. Il manquait cependant une page, celle du Kol Nidrei, la première prière récitée le soir de Kippour.

Cliquez l'image pour l'agrandir
Crédit photo: Chabad Library
Le Ma'hzor que le Rav Greenberg recopia à la main dans un Goulag à Omsk en Sibérie en 1951

Mon père rendit le livre et l'automne arriva. Les prisonniers juifs connaissaient les dates des fêtes grâce au courrier de leurs familles et, le jour de Roch Hachana, ils soudoyèrent les gardes, probablement avec des cigarettes, pour que ceux-ci les laissent se rassembler dans le baraquement pour prier.

Avec son rituel écrit à la main, mon père fit office de 'hazane(chantre), récitant chacune des prières qui étaient ensuite reprises par les voix basses et solennelles de l'assemblée. Sept jours plus tard, ils se rassemblèrent de nouveau pour Kol Nidrei. Cependant, malgré leurs efforts, aucun des fidèles ne parvenait à se rappeler des tous les mots de cette prière.

Au bout de près de sept ans, mon père fut libéré avec tous les autres prisonniers politiques suite à la mort de Staline. La seule chose qu'il emporta avec lui de ce camp fut son ma'hzor.

Il retrouva sa famille près de Moscou et, plus tard, se maria. Je n'étais qu'un nourrisson lorsque, en 1967, quinze ans après sa libération, ma famille fut autorisée à émigrer en Israël. Le ma'hzor fut aussi du voyage.

Mon père, qui vit encore à Bnei Brak, n'aime pas évoquer ces années douloureuses en Sibérie. Mais, les rares fois que je l'entends raconter un épisode de cette époque, il déclare avec émotion qu'il n'a jamais participé à des prières aussi ferventes que celles que lui et ses compagnons faisaient au Goulag.

En 1973, il rendit visite au Rabbi de Loubavitch à New York et lui remit lema'hzor en cadeau.

Mon père, Rav Moché Greenberg

Il y a quelques mois, j'ai visité la bibliothèque du Rabbi et j'y ai trouvé le ma'hzor de mon père. J'ai contemplé le cahier usé avec ses pages si fragiles, écrites à la hâte avec tant de respect et de détermination. J'en ai fait une copie... à la photocopieuse.

Ce Yom Kippour, lorsque je dirigerai les offices au Beth 'Habad de Solon dans l'Ohio, j'aurai auprès de moi la copie du ma'hzor de mon père, avec sa page de Kol Nidrei manquante.

Mon père n'avait pas pu réciter le Kol Nidrei durant ses années de détention. Cette année, je demanderai à ma communauté, et à chacun d'entre nous, de le réciter pour lui et pour tous ceux qui n'ont pas la possibilité de le faire.

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Son plus long Yom Kippour
Kippour sous le stalinisme

En Union Soviétique, des l’âge de quatorze ans, les filles étaient obligées de travailler pour le Parti Communiste. La jeune Sarah Raizes fut ainsi affectée à une usine de verre : là elle apprit à mélanger le sable avec divers composants puis à placer les plaques de verre dans de larges récipients portés à une très haute température dans un four qui était plutôt une fournaise.

Elle devait se présenter au travail tous les jours, sans exception : ceci était vérifié grâce à un registre dans lequel chacun devait pointer. Malheur à celui qui manquait sans une excuse valable ! Sarah ne travaillait pas le Chabbat et fut vite repérée par les responsables du Parti et on lui fit subir toutes sortes de vexations sous prétexte qu’elle n’était qu’un parasite. On la traîna devant des comités pour répondre à de véritables interrogatoires et tenter de lui faire signer des documents accusant les autres : ceux qui avaient osé la convaincre de ne pas travailler Chabbat.

Mais Sarah affirmait fermement qu’elle n’était pas victime d’un lavage de cerveau et que d’aucune manière, on ne parviendrait à la faire changer d’avis. Une fois, le commissaire chargé de la faire avouer devint si frustré et furieux qu’il lui lança à la figure le premier objet qui lui tomba sous la main : un lourd support en marbre posé sur son bureau. Il avait bien visé et Sarah porta toute sa vie une longue balafre sur son front…

A l’approche de Yom Kippour, Sarah ne savait plus que faire pour respecter le jour le plus saint de l’année. Nombre de Juifs qui avaient tenté de ne pas travailler ce jour-là avaient été sévèrement et cruellement punis.

Les heures passaient ; désespérée, Sarah décida de se rendre à l’infirmerie et de prétendre qu’elle était malade.

Mais en vain.

Les médecins découvrirent bien vite sa véritable intention et, furieux, menacèrent de l’envoyer pour vingt-cinq ans en Sibérie pour ses «bêtises». «Ceux qui refusent de travailler ne sont que des parasites et doivent être forcés d’apporter leur contribution à la patrie» déclarèrent-ils.

Elle retourna, le cœur brisé, à son atelier de verre. Comment pourrait-elle échapper à cette épreuve ? Il devait bien exister une solution ! D.ieu devait l’aider, d’une manière ou d’une autre.

C’est alors qu’elle s’aperçut que la manche de son tablier était imbibée de sang. Perdue dans ses pensées, elle ne s’était même pas aperçue qu’elle avait heurté un tesson de bouteille et que le sang giclait de toute la longueur de son bras.

Quel bonheur !

Sans même réaliser sa souffrance physique bien réelle, elle ne vit dans cette blessure impressionnante que le prétexte qu’elle recherchait désespérément. Elle retourna à l’infirmerie, en dissimulant autant que possible sa joie. Les médecins qui l’avaient examinée juste auparavant n’étaient plus là et on lui affecta une femme médecin qui s’occupa d’elle avec dévouement. Elle parvint après bien des efforts à arrêter l’hémorragie et à suturer la plaie qu’elle recouvrit d’un bandage.

Cette femme chaleureuse et maternelle chercha à atténuer la douleur de sa patiente. Elle lui proposa des médicaments analgésiques mais Sarah refusa. Elle lui proposa un verre de lait chaud qu’elle refusa. Aussi. Sarah était de plus en plus pâle et le médecin la supplia de boire pour recouvrer la santé et reconstituer sa réserve de sang. Mais Sarah se contenta de hocher la tête et de répondre : non !

Ceci dura longtemps. Le médecin ne l’abandonna pas ainsi. Finalement, en soupirant, elle emmena Sarah dans un petit bureau, non sans avoir vérifié que personne ne les voyait. Dans cette pièce brûlait une bougie de vingt-quatre heures : «Moi aussi, je suis juive ! murmura-t-elle avec une sourire amer. Moi aussi je tente de respecter Yom Kippour de mon mieux !»

Soulagée par la tournure des événements, Sarah se confia à la femme médecin qui, elle aussi, lui raconta sa vie et ses difficultés pour pratiquer un peu les Mitsvot. Ensemble elles récitèrent et chantèrent les prières qu’elles connaissaient par cœur. Elles vibrèrent en se racontant la fête de Yom Kippour telle qu’elle était célébrée dans le Temple de Jérusalem. Ah ! Comme le visage du Cohen Gadol était rayonnant quand il sortait du Saint des Saints, comme la pureté et la sainteté étaient palpables à cette époque ! Ah ! Comment tout cela reviendra avec la venue du Machia’h… !

A la fin de Yom Kippour, elles prononcèrent ensemble le Chema, fermèrent les yeux très fort en se représentant une synagogue où l’on entendait le son du Choffar annonçant la fin du jeûne…

Sarah se remit bien vite de sa mésaventure. Pour elle, tout ceci avait été un véritable miracle.

Bien des années plus tard, quand grand-mère Sarah me raconta cette histoire, moi un de ses nombreux petits-enfants, elle rappela la gentillesse de cette femme et cette longue journée passée ensemble dans ce bureau : des larmes coulaient encore le long de ses joues. Puis elle releva sa manche : or il faisait froid ! Mais elle tenait à ce que son petit-fils soit témoin :

«Regarde» !

Le long de son bras, une cicatrice d’une vingtaine de centimètres attestait de sa volonté de respecter Yom Kippour même sous l’effroyable tyrannie soviétique.

Cela avait été son plus long Yom Kippour, celui qui resta gravé sur son bras tout au long de sa vie.

Et comme j’en ai été témoin, il restera aussi gravé, pour toujours, dans ma mémoire.

Ari Kievman - 


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Le père oublié
Saura-t-il pardonner ?

Dans un petit village du fond de l’Europe Centrale, à plusieurs heures de route de la plus proche communauté juive, vivait une famille juive. Une fois par an, pour Yom Kippour, ils faisaient tous le long voyage qui les menait à la ville, afin de prier avec leurs coreligionnaires

Une année, le père de famille se leva très tôt, la veille de Yom Kippour et se prépara pour le voyage. Ses fils, qui n’étaient pas si empressés que lui, poursuivaient tranquillement leur sommeil. Impatient de se mettre en route, il dit à sa famille : «Écoutez, je vais commencer le trajet à pieds, pendant que vous vous préparez. Je vous attendrai au pied du grand chêne, au croisement des routes.»

Marchant d’un pas allègre, le villageois atteignit bientôt l’arbre et s’étendit sous son ombre pour attendre la charrette qui emportait sa famille. Épuisé par de nombreux jours de travail harassant, il s’endormit. Pendant ce temps, les siens avaient chargé la charrette et s’étaient mis en route. Mais dans l’excitation du voyage, ils oublièrent leur vieux père. Ils ne s’arrêtèrent pas à la croisée des chemin, devant le grand chêne et ne virent pas la silhouette endormie du père.

Quand le villageois se réveilla, le soir était déjà tombé. A de nombreux kilomètres de là, les prières du Kol Nidré avaient commencé dans la synagogue de la ville. Levant les yeux au ciel, le vieil homme s’écria : «Maître de l’univers ! Mes enfants m’ont oublié. Mais ce sont mes enfants aussi je leur pardonne. Toi aussi, comporte Toi ainsi pour ceux de tes enfants qui T’ont abandonné...»

Cette histoire a été racontée par la grand-mère du Rabbi Précédent, la
Rabbanit Rivkah Schneersohn.


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