Analyses et actualités sur la geopolitique - Proche et Moyen-Orient - israel - conflit israel palestine - renseignement - diplomatie - Lutte contrela désinformation
Par YEHUDA AVNER
27.09.09
http://fr.jpost.com/servlet/Satellite?apage=2&cid=1253820686743&pagename=JFrench/JPArticle/ShowFull
Il nous arrive, à tous, de nous prendre pour Don Quichotte. D'être plus ou moins dupes de nos propres illusions. Même l'infaillibilité légendaire des services de renseignements israéliens n'est pas à l'abri de certains désenchantements.
Golda Meïr avant son départ pour les Etats-Unis, le 31 octobre 1973.
PHOTO: SHMOUEL RAHMANI/ARCHIVES JERUSALEM POST , JPOST
A la veille de Yom Kippour 1973, les plus hautes instances sécuritaires de l'Etat hébreu ont pris congé. Sûrs d'être bien à l'écart de tout danger. L'idée même d'une incursion arabe constituait un affront à la pensée unique de l'époque à Jérusalem : ni l'Egypte, ni la Syrie n'étaient techniquement capables de mener une guerre totale contre Israël.
Alors, tout comme des acteurs se rassurent avant de monter sur scène, les responsables politiques - Golda Meïr en tête - s'apprêtaient à dormir sur leurs deux oreilles. "Ne vous inquiétez surtout pas. L'armée est prête à affronter toutes les éventualités", avait assuré la chef du gouvernement.
Mais l'inattendu allait bel et bien se produire. Et Tsahal n'y était pas préparée. Au nord comme au sud, les frontières très peu protégées vont subir l'attaque surprise égypto-syrienne, écrasant tout sur son passage. Maquillée en manœuvre d'entraînement, la double incursion ne pourra être évitée. Le long du canal de Suez, 450 soldats israéliens dotés de quelque 50 pièces d'artillerie tenteront, en vain, de repousser les 100 000 troupes égyptiennes armées, elles, de 2 000 pièces d'artillerie.
En quelques jours seulement, deux bataillons égyptiens entiers occupent la rive Est du canal de Suez. Au nord, 1 400 chars syriens affrontent les 160 tanks israéliens sur le plateau du Golan. Les combats sont féroces. Imaginez la surprise des Israéliens, en pleine prière, en ce jour le plus saint de l'année juive.
Le bruit perçant des sirènes d'alerte, les rabbins qui annoncent à leurs fidèles de rejoindre leurs unités de réserve, la queue de véhicules militaires dans les rues désertées en ce jour sacré... et les cantors en train de prononcer le triste chant liturgique "Unetaneh tokef" - Qui vivra et qui mourra.
Golda Meïr : un appel au secours
Plusieurs heures après le début des combats, le ministre de la Défense Moshé Dayan se présente devant Golda Meïr :
- Golda, souhaitez-vous ma démission ?
- Non Moshé, en aucun cas.
- Alors, il faut que vous sachiez que ce ne sera pas une guerre éclair. Les affrontements sont très sérieux.
- Sérieux à quel point ?
- Si nos réserves ne sont pas rapidement réapprovisionnées, nous n'aurons bientôt plus suffisamment d'armes pour nous défendre."
Choquée d'apprendre les terribles nouvelles de la bouche de celui qui incarnait, jusqu'alors, la force mythique de l'armée israélienne, Golda s'exclame :
- Etes-vous en train de dire que nous serons contraints de nous rendre aux Syriens et aux Egyptiens ?
- Ce que je suis en train de dire, poursuit Dayan, c'est que, si nous ne renforçons pas très rapidement notre arsenal, nous devrons peut-être nous réfugier derrière d'autres lignes de défense, moins protégées, notamment dans le Sinaï."
- Nous retirer ? Ou nous rendre ?
Désespérée, Golda Meïr recouvre son visage de ses doigts tremblotants.
- Moshé, d'une façon ou d'une autre je vous trouverai des armes. Votre travail consiste à nous assurer la victoire. Le mien, à vous en donner les moyens, lui assure-t-elle. C'est alors qu'elle décroche le téléphone rouge de son bureau et ordonne à sa secrétaire : "Trouvez-moi Simha." Simha Dinitz était l'ambassadrice d'Israël à Washington.
- Simha, Dayan est assis dans mon bureau. Je veux que vous appeliez Kissinger immédiatement...
- Mais il est trois heures du matin ici...
- Je me moque de l'heure qu'il est. Nous avons besoin d'aide aujourd'hui. Demain, il sera peut-être déjà trop tard. Nous avons désespérément besoin d'un pont aérien.
- Que voulez-vous que je lui dise exactement ?!
- Dites-lui ce qu'il sait déjà : d'immenses cargaisons d'armes soviétiques sont en train d'être livrées par voies maritime et aérienne aux Syriens et aux Egyptiens. Dites-lui que nous cherchons désespérément une coopération étrangère, mais que tous refusent. Dites-lui que les Français et les Britanniques ont choisi d'imposer un embargo, juste au moment où nous nous battons pour notre survie. Dites-lui que nous perdons des avions face aux systèmes de missiles soviétiques SAM à un rythme catastrophique. Dites-lui que je suis prête à me rendre immédiatement à Washington, incognito, afin d'expliquer personnellement au président ce qui est en train de se passer."
Conversations au bureau ovale
Mais Golda n'aura pas eu à se déplacer. Washington a compris que la situation pouvait facilement entraîner les Etats-Unis dans une confrontation périlleuse avec l'Union soviétique, dont les conséquences seraient terribles.
Alors, le 14 octobre, au neuvième jour de guerre, le président Richard Nixon s'adresse à son secrétaire d'Etat, Henry Kissinger. Certains disent que le président était déjà affaibli, par l'alcool et le manque de sommeil, et qu'il était tellement effrayé par les risques de destitution qu'il n'était pas totalement conscient de ce qui se déroulait au Proche-Orient.
Cependant, comme le révèlent les extraits suivants, certaines priorités sont tout de même particulièrement claires : les Russes doivent être ralentis à tout prix, un pont aérien ouvert en Israël et la guerre gagnée sans toutefois complètement anéantir les forces égyptiennes...
Nixon : Ecoutez, nous devons prendre les choses en main... Nous devons investir le front diplomatique. Si nous optons pour le cessez-le-feu, les Russes suivront. Je vous l'annonce de manière très franche, mais c'est la réalité.
Kissinger : Ce que vous dites est juste.
N : Alors, nous devons pouvoir offrir quelque chose aux Russes en échange. Nous devons faire pression sur les Israéliens, une fois que tout sera terminé, et en avertir les Russes. Il faudra exercer énormément de pression. C'est l'unique solution. Mais, je ne sais pas encore comment le faire savoir à Moscou. Nous avons déjà fait les mêmes promesses dans le passé, mais rien n'a été fait...
K : Alors, nous les appliquerons cette fois-ci...
N : Et que se passe-t-il sur le plan de l'approvisionnement de l'armée israélienne ?
K : En gros, nous allons essayer de remplacer les avions militaires (qui transportent des armes) par des charters commerciaux.
N : Oui, oui. Mais il faut y mettre le paquet. Les pays arabes vont de toute façon nous reprocher d'aider Israël, qu'il s'agisse de trois avions ou de 300. C'est un jeu dangereux, j'en suis conscient... Il faut surtout insister sur les objectifs de notre contribution, à savoir : uniquement chercher à maintenir l'équilibre [face à l'armement russe des pays arabes]. Pour que nous puissions créer les conditions d'un arrangement équitable. Si vous ne le présentez pas de cette manière, nous donnerons l'impression de vouloir faire durer la guerre éternellement. Une telle position serait inacceptable.
K : Oui, vous avez raison. Si nous ne l'avons pas déjà dit, nous le dirons aujourd'hui.
N : C'est seulement à partir d'un véritable équilibre des forces que nous pourrons envisager un arrangement équitable au Proche-Orient.
K : Exactement.
Deux heures plus tard...
N : Bonjour Henry. Je suis heureux de savoir que nous allons ouvrir ce pont aérien.
K : Ce sera très conséquent, M. le Président. Les avions vont atterrir toutes les 15 minutes.
N : C'est parfait. Il faut faire les choses correctement.
K : M. le Président, grâce aux gros-porteurs aériens (Galaxies cargo C-5) nous avons un énorme potentiel. Nous pouvons transporter des avions de chasse Skyhawks à l'intérieur des appareils... Je pense que c'est la seule solution. Aucun pays européen n'autorisera des avions de chasse à pénétrer leurs espaces aériens.
N : Très bien. Combien pouvez-vous en stocker dans chaque avion ?
K : Cinq ou six.
N : Alors, envoyez des Skyhawks. Si nous allons nous faire taper sur les doigts dans cette affaire, autant nous investir complètement.
K : Vous avez raison. Je pense aussi, M. le Président, que nous pouvons proposer de couper le pont aérien si les Russes le font aussi de leur côté, une fois un cessez-le-feu signé.
N : Exactement. Il faut leur faire parvenir un message personnel. Je parle d'un échange entre moi et Brejnev [le leader soviétique].
K : Tout ce que je leur transmets, jusqu'à présent, est en votre nom.
N : Excellent. Mais, je pense qu'il faut désormais préciser que la paix ne concerne pas uniquement cette région du monde. Toutes nos futures relations avec les Russes sont aussi en jeu dans cette affaire. Et nous sommes préparés à tout arrêter si vous l'êtes aussi.
K : Je pense que je pourrais appeler Dobrynin [l'ambassadeur de l'Union soviétique] et le lui faire savoir.
N : Bien, bien. Dites-le de manière amicale, tout en restant ferme. Dites-lui que nous préparons ce pont aérien à contre-cœur, mais qu'il est impossible d'ignorer la situation actuelle et que nous sommes prêts à agir pour la faire évoluer.
Une fois rééquipée, Tsahal passera à l'attaque. La retraite des troupes israéliennes, seulement trois semaines plus tôt, se transformera en une défaite quasi-totale égypto-syrienne. Sans parler de l'humiliation soviétique.
Les forces israéliennes, postées à 40 km des portes de Damas, vont écraser deux bataillons égyptiens. Elles seront sur le point de porter la dernière estocade lorsque Nixon et Kissinger siffleront le coup d'arrêt : "Très bien Golda. Bon travail. Maintenant ça suffit. C'est terminé."
Tout s'est ainsi déroulé comme prévu. Les forces résiduelles égyptiennes ont échappé de peu à l'annihilation totale et Israël n'a pas eu sa grande victoire. Résultat : le président égyptien Anouar Sadate a pu déclarer à son peuple qu'il avait vengé la honte de 1967.
Le Dr Henry Kissinger, de son côté, a pu se rendre dans la région afin de gérer de plus près l'après-guerre. Avec pour monnaie d'échange quelques concessions israéliennes, destinées à convaincre Sadate que Washington - et non Moscou - était le véritable arbitre du Moyen-Orient.
En Israël, avec le retour des réservistes dans les foyers, la colère tendait à s'apaiser. Une colère alimentée par la perte d'êtres chers. Les manifestations devant les bureaux du gouvernement se sont multipliées.
En avril 1974, à l'heure des conclusions de l'inévitable commission d'enquête, une femme autrefois si légendaire et indomptable avait perdu tout crédit aux yeux d'un peuple endeuillé. Golda Meïr n'avait d'autre choix que celui de démissionner.
2 688 soldats ont trouvé la mort pendant la guerre de Kippour. Dans les prières de Yizkor, prononcées à l'occasion de ce jour sacré, Israël rend hommage aux soldats tombés. Une pensée qui ne nous quitte pourtant jamais. Car c'est chaque jour que nous pleurons ces héros du passé.
Une fois rééquipée, Tsahal passera à l'attaque. La retraite des troupes israéliennes, seulement trois semaines plus tôt, se transformera en une défaite quasi-totale égypto-syrienne. Sans parler de l'humiliation soviétique.
Les forces israéliennes, postées à 40 km des portes de Damas, vont écraser deux bataillons égyptiens. Elles seront sur le point de porter la dernière estocade lorsque Nixon et Kissinger siffleront le coup d'arrêt : "Très bien Golda. Bon travail. Maintenant ça suffit. C'est terminé."
Tout s'est ainsi déroulé comme prévu. Les forces résiduelles égyptiennes ont échappé de peu à l'annihilation totale et Israël n'a pas eu sa grande victoire. Résultat : le président égyptien Anouar Sadate a pu déclarer à son peuple qu'il avait vengé la honte de 1967.
Le Dr Henry Kissinger, de son côté, a pu se rendre dans la région afin de gérer de plus près l'après-guerre. Avec pour monnaie d'échange quelques concessions israéliennes, destinées à convaincre Sadate que Washington - et non Moscou - était le véritable arbitre du Moyen-Orient.
En Israël, avec le retour des réservistes dans les foyers, la colère tendait à s'apaiser. Une colère alimentée par la perte d'êtres chers. Les manifestations devant les bureaux du gouvernement se sont multipliées.
En avril 1974, à l'heure des conclusions de l'inévitable commission d'enquête, une femme autrefois si légendaire et indomptable avait perdu tout crédit aux yeux d'un peuple endeuillé. Golda Meïr n'avait d'autre choix que celui de démissionner.
2 688 soldats ont trouvé la mort pendant la guerre de Kippour. Dans les prières de Yizkor, prononcées à l'occasion de ce jour sacré, Israël rend hommage aux soldats tombés. Une pensée qui ne nous quitte pourtant jamais. Car c'est chaque jour que nous pleurons ces héros du passé.