Un peu long mais tellement passionnant !
LE POIDS GÉOPOLITIQUE DES ÉVANGÉLIQUES AMÉRICAINS : LE CAS D’ISRAËL
Par Sébastien Fath
Les élections américaines de novembre 2004 nous l’ont rappelé : Dieu semble plus que jamais l’indispensable colistier des candidats à la présidence des États-Unis. Selon une enquête du Pew Forum on Religion and Public Life, 3,5 millions de protestants évangéliques et 3,5 millions de catholiques supplémentaires ont voté en faveur de George W. Bush aux élections de 2004. Porteur d’une image de piété démonstrative et fervente, le président républicain doit largement sa réélection au vote religieux. C’est la pratique cultuelle qui fournit la corrélation la plus forte. Plus un électeur américain se rend à l’église, plus il a voté Bush. Plus l’électeur est religieusement « tiède », plus il s’est prononcé en faveur de John Kerry, peu réputé pour son zèle Les deux tiers des pratiquants hebdomadaires (qui pèsent 40% du total de l’électorat) se sont déterminés pour le candidat républicain. À l’opposé, les non-pratiquants ont choisi dans une même proportion le candidat démocrate, mais eux ne représentent que 15% du total des électeurs. Les deux familles religieuses les plus soucieuses de mobiliser leurs fidèles – les protestants évangéliques (un quart de la population) et les catholiques (un cinquième de la population) – ont voté en majorité pour le candidat Bush : ce serait le cas de 78% des évangéliques blancs et de 52% des catholiques [1].
Parmi ces pratiquants religieux, ce sont les évangéliques qui pèsent le plus lourd. Ils représentent un gros quart de la population américaine, et dominent aussi bien dans le Mid-West que dans le Sud – la fameuseBible Belt [2]. Ces protestants, héritiers de la tradition des réveils, sont porteurs d’une religion de conversion prosélyte et missionnaire [3] qui valorise la piété, le zèle et les valeurs morales : l’équipe Bush a parfaitement su jouer sur ces cordes pour avancer ses pions, et l’emporter (d’extrême justesse) sur le candidat démocrate. Les hérauts de la droite chrétienne, à commencer par le jeune loup Ralph Reed et les vétérans Jerry Falwell et Pat Robertson [4], pouvaient triompher : en dépit d’une lente sécularisation culturelle, le poids des évangéliques sur la politique intérieure des États-Unis aurait-il encore de beaux jours devant lui ?
Cette influence évangélique américaine ne se limite pas à la scène intérieure. Elle se projette aussi, à l’occasion, à l’extérieur. Plusieurs leaders fondamentalistes n’hésitent pas à cultiver des ambitions planétaires, voire à « refaire le monde », quitte à suggérer à l’administration Bush des mesures radicales, comme Pat Robertson l’a récemment illustré avec outrance par son appel à l’assassinat du président vénézuélien Hugo Chavez [5]. Mais ni ce condottiere extrémiste [Colonomos, 2000, p. 159-169], ni ses coreligionnaires évangéliques plus modérés ne sont en mesure de dicter la politique extérieure des États-Unis. Même la seconde guerre contre l’Irak, souvent présentée dans les médias français comme religieusement motivée [6], est loin d’illustrer l’impact géopolitique des évangéliques américains. En dépit des apparences, la supposée « croisade » conduite par la première administration Bush contre le régime de Saddam Hussein n’a pas puisé son carburant principal auprès des Églises [7]. Pour trouver trace d’une influence directe, constante (depuis au moins trente ans) et massive des intérêts évangéliques sur lapolitique extérieure américaine, ce n’est pas au bord de l’Euphrate, mais sur les rives du Jourdain qu’il faut porter l’enquête. Sans prise en compte du poids des intérêts évangéliques américains sur les relations américano-israéliennes, on ne peut comprendre le soutien massif que Washington apporte depuis des décennies àl’État hébreu. Comment en est-on arrivé là ?
ISRAÉLIENS ET PALESTINIENS AU TRAVERS DES LUNETTES D’ABRAHAM
Pour comprendre l’intensité de l’intérêt des évangéliques américains à l’égard d’Israël, il faut revenir à la Bible. Pour les Églises évangéliques, l’« autorité de la Bible » ne saurait se discuter. Partisans d’une exégèse où le « bon sens » (common sense) d’une lecture directe prime sur les médiations critiques (herméneutique, apport des sciences humaines), les protestants évangéliques ont toujours considéré les prophéties bibliques comme des aperçus fidèles de réalités à venir. Elles n’éclairent pas seulement le passé, elles sont aussi prédictives. Nul étonnement dès lors si les Églises évangéliques écoulent chaque année des millions d’ouvrages théologiques ou romanesques à caractère prophétique. La série des Left Behind, produite par le fondamentaliste Tim La Haye, en est l’avatar le plus récent. En 2001, l’ensemble des ouvrages apocalytiques de cette série dépassaient les 50 millions d’exemplaires vendus [Frykholm, 2004], et la tendance s’est poursuivie depuis. Mais les prophéties ne monopolisent pas l’intérêt des lecteurs. Le Pentateuque (cinq premiers livres de l’Ancien Testament) reste lui aussi populaire, à plus forte raison lorsque les textes bibliques paraissent entrer en résonnance avec l’actualité. L’enjeu des promesses divines à Abraham occupe une place de choix dans cette économie symbolique. Archétype de l’origine des monothéismes, Abraham est l’homme des commencements, mais aussi celui de la Terre promise, conjuguant mythe de fondation et utopie de salut. Partageant une même prétention de « peuple élu » (que ce soit selon l’Ancien Testament ou selon le Nouveau Testament revu par les puritains), rien d’étonnant dès lors si Israël est regardé, aux États-Unis, au travers des lunettes d’Abraham.
Ce prisme est flagrant chez le président Jimmy Carter, fervent baptiste du Sud et maître d’œuvre des accords de Camp David en septembre 1978 [Carter, 1982, p. 319-403]. Ces accords, qui ont mis fin à un long contentieux entre Israéliens et Égyptiens en aboutissant au retrait israélien du Sinaï en échange de la reconnaissance de l’État hébreu par l’Égypte, furent parfois perçus comme un « coup de poignard dans le dos » à la cause palestinienne. Sans doute peut-on y voir, en effet, une forme de contournement du problème des réfugiés et de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en jouant la carte d’une diplomatie ciblée sur les États arabes. Mais chez le président Carter, ces accords répondaient aussi à une vision géopolitique d’ensemble qui intégrait nombre de revendications palestiniennes, au nom du « sang d’Abraham » [Carter, 1985] qui coulerait dans les veines de Yasser Arafat comme de Menahem Begin. Dans l’esprit de Jimmy Carter, il s’agissait, non pas de marginaliser Arafat, mais au contraire de parvenir à un assouplissement des intransigeances israélo-arabes afin de permettre une négociation globale du problème palestinien sur la base des résolutions de l’ONU [8]. Dans ce dessein, la référence à la Bible a constitué, chez Carter, une base de réflexion privilégiée. Born againévangélique, le baptiste Jimmy Carter ne raterait un culte dominical qu’en cas de force majeure. Prêchant volontiers, il ne dédaigne pas non plus effectuer l’instruction biblique des enfants ou des adultes (Sunday School), et longtemps après sa présidence, il a poursuivi (et poursuit encore) une intense activité de militant évangélique sur le triple plan de l’évangélisation, des droits de l’homme et du développement. Dans un ouvrage paru en 1985, il a particulièrement articulé ces convictions évangéliques avec la question israélo-arabe en soulignant la parenté abrahamique des peuples en conflit. Regrettant que la « volonté de Dieu » soit la base « de débats ésotériques et des plus vicieuses attaques terroristes parmi les juifs, les musulmans et les chrétiens », il souligne qu’Arabes comme Israéliens appartiennent au « peuple du Livre », qui « professe et adore le même Dieu » [Carter, 1985, p. 4-7].
DES ÉVANGÉLIQUES AMÉRICAINS PROPALESTINIENS
Ce type de sensibilité biblique est largement partagé au sein du monde protestant évangélique nord-américain. C’est pourquoi un ouvrage comme celui d’Elias Chacour a connu, en 1990, un réel écho dans certains cercles évangéliques américains. Ce prêtre melkite qui a accompagné une communauté palestinienne chrétienne de Galilée [Chacour, 1990] a laissé un témoignage saisissant des difficultés rencontrées pour faire reculer la haine entre les deux peuples. Dans cet ouvrage aussi, l’« appartenance » au territoire est fondée sur l’héritage abrahamique, et le lectorat américain s’y montra sensible. Plus de trente ans auparavant, cette même sensibilité au double héritage d’Abraham se retrouve aussi dans les colonnes du journal Christianity Today, principal journal évangélique américain. Un lecteur des années 2000 sera étonné de découvrir qu’au contraire de l’image « pro-israélienne » unilatérale qu’ont acquise peu à peu la grande majorité des protestants évangéliques américains, les points de vue qui y sont exprimés en 1956 sont nuancés. On y lit par exemple que « l’existence de la nation d’Israël résulte d’un processus de deux décennies, après que la moitié des juifs ont été exterminés par des États totalitaires. Cependant Israël lui-même a été sans pitié (ruthless) et agressif, comme l’attestent les tragiques camps de réfugiés arabes [9] ». Le dernier numéro deChristianity Today de l’année 1956 est révélateur. D’un côté, un article d’Oswald T. Allis plaide assez vigoureusement en faveur des Palestiniens. Intitulé « La transgression d’Israël en Palestine », il dénonce les revendications abusives des Juifs sur une terre qui, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, était peuplée en majorité d’Arabes : « Quel autre peuple dans le monde s’aventurerait à demander que l’horloge de l’histoire remonte à 2000 ans en arrière pour leur bénéfice ?» L’auteur estime que le verset biblique (Genèse 18 : 18) invoqué par les sionistes[10] ne donne pas « aux Israéliens un titre clair sur la Palestine ». Il considère même les conditions de formation de l’État d’Israël comme une « restauration injuste ». Voilà qui est on ne peut plus clair ! Il déplore la situation des « Arabes dépossédés, dont la condition tragique génère du ressentiment et de la haine dans tout le monde musulman ». Sa conclusion ne laisse planer aucun doute sur sa conception de l’installation juive en Palestine : « La Palestine n’a pas appartenu aux Anglais. Elle n’a pas non plus appartenu – et n’appartient pas – aux Nations unies. Les persécutions contre les juifs en Europe ont été un terrible acte d’injustice. Mais permettre aux Juifs de prendre possession d’une large part de la Palestine et forcer des centaines de milliers d’Arabes à la quitter est également quelque chose de terriblement mauvais » [Allis, 1956, p. 6-9].
Face à cette position explicitement propalestinienne, une opinion très proisraélienne (sous la plume de Wilbur M. Smith) s’exprime dans le même magazine. « En fin de compte, les huit dernières années attestent que la Palestine avait besoin des Juifs pour sa prospérité. Quiconque a vu la pitoyable désolation et pauvreté de ce pays il n’y a pas trente ans, et qui a vu le pays plus récemment, reconnaît que les Arabes ont été une malédiction pour le pays, ne témoignant d’aucun progrès agricole en 2000 ans » [Smith, 1956, p. 11]. Wilbur M. Smith considère cependant qu’un tort réel a été fait aux Palestiniens. Il emploie à cet égard une comparaison biblique très parlante pour son lectorat évangélique. Il commence par souligner qu’une large partie du pays a été achetée par les Juifs de la même manière qu’Abraham a acheté la caverne de Macpelah [11]. Il s’agirait donc, « bibliquement » parlant, d’une manière légitime de traiter avec les habitants du pays. Mais il considère aussi qu’une « large partie du pays » a dans le même temps été acquise par les Juifs de la même manière que le roi Achab a acquis la vigne de Naboth[12], c’est-à-dire par le meurtre. Le raisonnement de l’auteur est donc le suivant : « Ainsi, si Dieu a jugé Achab, et s’il a jugé la nation d’Israël et toutes les nations environnantes selon la manière décrite par l’Ancien Testament, je dois considérer qu’il juge et continuera à juger les Juifs, les Arabes et les puissances mondiales selon les mêmes critères. Ce que je ne peux pas faire est suspendre le jugement moral et dire qu’à cause du fait que Dieu voulait le retour des Juifs dans le pays, nous pouvons jeter le voile (draw a veil) sur la question du comment ils se sont installés là etcomment ils ont établi l’État juif. » En d’autres termes, même si l’auteur, au nom de la Bible (et d’arguments économiques), défend la légitimité du « retour » des Juifs en Palestine et de la création de l’État d’Israël, il n’exonère pas Israël de critiques sur le « comment ».
LE CONFLIT ISRAÉLO-ARABE À L’ÉPREUVE DES PROPHÉTIES BIBLIQUES
Cette perception relativement nuancée de la question israélo-palestinienne continue à être observable aujourd’hui [Burge, 2003] [13]. Cependant, on ne peut ignorer que, au fil des années, la proportion d’évangéliques favorables à la cause palestinienne n’a cessé de décroître. Au cours de ce processus, les évangéliques américains ont progressivement troqué les lunettes d’Abraham contre celles des prophéties apocalyptiques. Si la dramatisation binaire et tragique des grands récits prophétiques (à commencer par les Livres de Daniel ou de l’Apocalypse) s’impose aujourd’hui comme grille idéologique majeure au travers de laquelle les bornagain américains comprennent la situation d’Israël, ce n’est pas en raison d’une brusque poussée d’irrationalité. Les évolutions politiques, démographiques, religieuses qui ont touché les peuples israélien et palestinien durant les quarante dernières années expliquent largement ce basculement.
La géographie confessionnelle constitue un premier facteur qui permet d’éclairer cette mutation. Les Israéliens, au début de l’indépendance de leur État, sont tous perçus, par les Américains, comme des Juifs, doublement juifs. Ils apparaissent juifs par leur naissance (ethnicité), mais aussi par leur religion (judaïsme). En revanche, les Palestiniens se présentaient sous un jour différencié : leur affiliation religieuse était située aussi bien du côté de l’islam que du christianisme, ce qui n’était pas sans conséquence sur l’opinion américaine, fortement marquée par une culture chrétienne. Les rangs non négligeables de chrétiens palestiniens inclinaient les évangéliques à la sympathie, face à un adversaire (Israël) qui passait pour quasi hermétique au christianisme. Graduellement, avec la radicalisation du conflit israélo-arabe, les données ont changé.
L’IRRUPTION DES JUIFS MESSIANIQUES (JUIFS CHRÉTIENS)
D’un côté, après la guerre de 1967, le monolithisme religieux d’Israël a progressivement volé en éclats. La fissure la plus significative dans le paysage religieux d’Israël a été l’apparition, à partir de 1967, d’un courant de Juifs chrétiens (donc ethniquement et culturellement juifs, mais de foi chrétienne). Ces juifs convertis ont pris, pour la plupart, le nom de « juifs messianiques ». Ils ont conservé, de leur judaïsme, des marques distinctives : ils préfèrent le terme de synagogueou congrégation à celui d’Église, ils se méfient des représentations deDieu, utilisent des châles de prière. Beaucoup ne célèbrent pas Noël. Ils montrent une grande sensibilité au Nouveau Testament et se révèlent très méfiants pour la culture chrétienne qui s’est surajoutée au fil des siècles. Deux structures principales les fédèrent : l’Union of Messianic Jewish Congregations (UMJC, 70 congrégations), et la Messianic Jewish Alliance of America ( 90 congrégations) [14]. « En 1967, il n’y avait aucune congrégation juive messianique dans le monde. Aujourd’hui [en 1998], il y en a 350 », rapporte Gary Thomas [ 1998, p. 62] dans un article de synthèse. Le cercle messianique continue depuis à s’étoffer, porté par des organisations à caractère missionnaire comme l’International Federation of Messianic Jews (IFMJ), fondée en 1978 par le rabbin Haim Levi [15].
À partir de 1967, ce qui paraissait impensable aux yeux des Israéliens il y a quarante ans s’est donc produit : l’émergence progressive d’un courant structuré de Juifs chrétiens, certes ultraminoritaire par rapport au reste de la population, mais dynamique et en croissance régulière. Il bénéficie en outre d’une excellente couverture médiatique, en particulier aux États-Unis où les chrétiens de la Bible Belt y voient comme la réalisation d’un vieux rêve : voir enfin les juifs reconnaître, en Jésus-Christ, non plus un imposteur ou un égaré, mais le « messie », l’envoyé de Dieu, le « fils de Dieu » (suivant la théologie chrétienne). Les prières pour la conversion des juifs prononcées, chaque semaine, dans les milliers de congrégations de la Southern Baptist Convention (SBC) trouveraient-elles un exaucement ? Beaucoup d’évangéliques de la Bible Belt en sont aujourd’hui convaincus. On semble loin, ici, de la question palestinienne. Mais il n’en est rien. L’apparition d’un courant de Juifs chrétiens en Israël et hors d’Israël a en effet profondément modifié la perception d’Israël par les Américains. Appuyer les revendications du peuple israélien devenait en effet d’autant plus souhaitable qu’Israël paraissait s’ouvrir davantage au christianisme, en particulier dans sa version protestante évangélique (les juifs messianiques sont presque tous évangéliques).
DES PALESTINIENS DE PLUS EN PLUS ISLAMISÉS
En parallèle, la situation religieuse des Palestiniens a évolué dans une direction opposée. Tandis qu’autour de 1950 l’identité palestinienne était assez volontiers associée, aux États-Unis, à la religion chrétienne (même si les Américains n’ignoraient pas que l’islam était largement majoritaire parmi les Palestiniens), c’est l’islam et même l’islamisme, en 2004, qui sont massivement identifiés à la cause palestienne. L’Oncle Sam n’est pas près d’oublier les images d’enfants palestiniens acclamant Ben Laden, aux lendemains des attentats du 11 septembre 2001. En deux générations, la part des chrétiens s’est effondrée dans la population palestinienne [16], tandis que le militantisme islamique s’est affirmé de plus en plus nettement à partir de la fin des années 1970, avec le déclin des idéologies laïques panarabes [Laurens, 1991, p. 301-345], du marxisme et la popularisation du modèle iranien de « révolution islamique » globale. L’impact médiatique d’organisations comme le Hezbollah pro-iranien (officiellement propalestinien) au Sud-Liban, le Mouvement de résistance islamique (Hamas), dès la première Intifada commencée en 1987, puis plus récemment la référence obsessionnelle à la question palestinienne dans les discours du réseau terroriste Al-Qaida ont renforcé aux États-Unis l’image d’une population palestinienne massivement musulmane, tandis que la minorité chrétienne disparaît comme une peau de chagrin [17].
Cette évolution a eu des effets décisifs sur l’opinion américaine, particulièrement dans la Bible Belt où la variable religieuse constitue parfois la principale grille de lecture des événements d’actualité. Pour les milieux évangéliques américains, en effet, l’évangélisation des populations reste aujourd’hui une priorité, et des milliers d’organisations évangéliques (comme la Billy Graham Evangelistic Association) y travaillent activement, appuyées sur un budget cumulé annuel de plusieurs milliards de dollars. De ce point de vue, l’islam, qui a connu, au XXe siècle, une forte progression dans le monde, apparaît comme le principal concurrent, y compris parfois à l’intérieur même des États-Unis [18]. Tout comme le protestantisme évangélique, l’islam entend en effet convaincre un maximum d’individus, au nom d’une exigence de vérité universelle. Peter Berger a bien perçu ce parallélisme (et la concurrence) entre les deux mouvements, en soulignant, dans un récent ouvrage polémique sur la « désécularisation du monde » (sic), que l’islam et le mouvement évangélique constituent « les deux développements religieux les plus dynamiques dans le monde aujourd’hui » [Berger, 1999, p. 7]. C’est notamment vrai sur la scène américaine, où protestants évangéliques et musulmans se livrent une concurrence serrée dans la lutte pour la conversion des populations afro-américaines (massivement chrétiennes, mais de plus en plus ouvertes à l’offre religieuse musulmane). Dans les bastions évangéliques américains, une identification accrue Palestine-islam a donc joué dans le sens d’une méfiance croissante envers les revendications palestiniennes. Il n’est pas étonnant, dans ce contexte, que les protestants évangéliques aient globalement bien accueilli les thèses de Samuel Huntington. Selon ce dernier, l’islam représenterait, après l’effondrement du communisme, la principale menace pour l’Occident, nourrissant une véritable « guerre froide » ou « paix froide » d’un nouveau style [Huntington, 1996, p. 121]. Dans ce schéma idéologique du « choc des civilisations », Israël en vint de plus en plus à représenter, aux yeux des États-Unis, un rempart d’occidentalité, voire d’influence culturelle chrétienne, face à la menace islamique. Les anciens contours nuancés d’un héritage abrahamique multiple ont laissé place à une grille de lecture binaire, volontiers manichéenne, propice aux récits prophétiques des temps de la fin où les élus combattent les forces du Malin.
PRÉMILLÉNARISME, DISPENSATIONALISME ET SIONISME CHRETIEN
Ce positionnement s’exprime en fonction d’une compréhension spécifique des prophéties bibliques. Ces dernières sont soit vétéro-testamentaires (Livre d’Esaï en particulier), soit néo-testamentaires (Épître aux Romains, chapitre 11, Apocalypse). Dans tous les cas, elles constituent aujourd’hui le principal ferment idéologique d’un véritable sionisme chrétien américain [23]. Qu’entendre par « Sionisme chrétien » ? L’expression désigne un mouvement qui défend l’idée que les prophéties bibliques annoncent le retour complet de la population juive en Israël (thème du « rétablissement d’Israël »). Ces chrétiens sionistes croient à la restauration d’Israël (on les appelle aussi « restaurationnistes »). Ils rejettent l’idée que les promesses bibliques faites à l’ancien Israël soient caduques. Ce sionisme particulier, né à partir de la fin du XIXe siècle [Merkley, 1998], comporte de multiples ramifications et sensibilités diverses. Mais il se retrouve dans l’idée que la création de l’État d’Israël, en 1948, correspond à un accomplissement de ces prophéties. Dieu lui-même manifesterait, au travers de la création de l’État d’Israël, sa volonté souveraine. Cette conviction, particulièrement développée parmi les protestants évangéliques, a été renforcée par le développement du mouvement des juifs messianiques. Les évangéliques voient dans ce récent phénomène de conversion la confirmation historique d’une lecture des prophéties suivant laquelle Dieu, dans les derniers temps, convertira tous les juifs aux christianismes. Le fonds théologique qui colore ces convictions sionistes se résume en un mot : ledispensationalisme.
LE COMPTE À REBOURS DISPENSATIONALISTE
Le dispensationalisme est un courant d’interprétation des prophéties né auXIXe siècle, suite à la prédication de John-Nelson Darby ( 1800-1882), ancien prêtre anglican convaincu de la faillite des Églises organisées. Durant soixante années de prédication, Darby n’a cessé de développer l’idée suivant laquelle les chrétiens doivent interpréter l’histoire à la lumière de sept « dispensations », chacune d’entre elles reflétant une période de relations particulières entre Dieu et ses créatures. Après le temps de l’innocence (Éden) vient celui de la conscience (jusqu’au Déluge), du gouvernement humain (jusqu’à Babel), de la promesse (Abraham), de la Loi (avec Moïse), de la Grâce (temps de l’Église). Enfin surgit le Royaume ou Millenium. Dans cette perspective, le temps de l’Église apparaît presque comme une parenthèse, qui n’annule en rien la promesse faite à Israël. Au moment où la dernière « dispensation » voit son terme, l’horloge de Dieu recommenceraà battre la mesure pour Israël. Après une période de relative marginalité, cette théorie dispensationaliste connut, avec la création de l’État d’Israël ( 1948), un regain d’intérêt croissant au sein des protestants évangéliques. Cette lecture (basée le plus souvent sur le Livre du prophète Daniel, chapitres 7 à 9) s’articule à de fortes convictions prémillénaristes, très en vogue dans les milieux fondamentalistes. Les prémillénaristes soutiennent l’idée d’un règne effectif, terrestre, du Christ après la Parousie. L’histoire est donc le lieu d’une catastrophe annoncée, assortie du retour fracassant du Messie, prêt pour le Règne [Weber, 1983]. Israël constitue le point nodal de ces interprétations bibliques : c’est là en effet que Darby et, à sa suite, de nombreux exégètes fondamentalistes situent l’épicentre du Millenium. Au terme du « temps de l’Église », le Messie reviendrait ainsi en Israël pour son règne millénaire, après avoir rassemblé le peuple de la Promesse. C’est sur cette terre d’Israël qu’est également situé le lieu du combat final entre Dieu et les forces de Satan, dans la plaine d’Armageddon.
40 MILLIONS DE SIONISTES CHRÉTIENS
Il n’est pas exagéré d’estimer l’impact du sionisme chrétien américain à un ensemble d’environ 40 millions de chrétiens, parmi lesquels une majorité d’évangéliques et de fondamentalistes. Porté par un réseau d’Églises locales, cet ensemble s’appuie aussi sur des organisations, dont la plupart sont situées dans le sud des États-Unis. On peut citer (entre autres) la Restoration Foundation d’Atlanta, l’Arkansas Institute of Holy Land Studies, l’Hebraic Heritage Ministeries de Houston. D’autres, comme Christian Friends for Israeli Communities, puisent dans la Bible Belt leur soutien le plus important. Fondé par Ted Beckett en 1995, CFIC entend soutenir les « colonies juives en Judée, Samarie et région de Gaza en les liant à des congrégations évangéliques américaines » [Weber, 1998, p. 48]. On comprend le vif intérêt que l’État d’Israël, petit pays environné de voisins hostiles, porte à ce soutien, quatre à cinq fois plus important numériquement que ce que représente la communauté juive aux États-Unis. Un appui qui a valu au télévangéliste Jerry Falwell de recevoir un jet privé de la part du gouvernement israélien [26]. Lors de l’anniversaire des cinquante ans de la création de l’État d’Israël, ces protestants firent grand bruit. Du 29 avril au 3 mai 1998 à Orlando (Floride), ils organisèrent ce qu’ils présentaient, dans la publicité pour l’événement, comme « la plus grande rencontre dans l’histoire américaine pour proclamer l’amour sioniste et l’engagement pour Israël et le peuple juif », célébrant le jubilé des cinquante ans d’Israël comme un événement extraordinaire [27]. Quelques jours auparavant, lorsque Benjamin Netanyahu fit une conférence, à Washington, dans le cadre de Voices United for Israel, la majorité des 3000 personnes du public étaient des protestants évangéliques [28]. S’adressant à eux, Netanyahu eut ces mots : « Nous n’avons pas de meilleurs amis et alliés que les gens assis dans cette salle. » Bien que cette « amitié » apparaisse encombrante pour bien des juifs, qui n’ignorent pas que leurs bienfaiteurs évangéliques prient pour leur conversion à Jésus-Christ[29], elle constitue aujourd’hui une variable géopolitique dont l’ampleur dépasse de loin la portée des réseaux d’amitié habituels entre pays proches.
Le poids de ce lobby sioniste chrétien, conjugué à celui des juifs américains, permet de compléter et de nuancer l’analyse de Salah Oueslati : l’« incapacité du lobby arabe » aux États-Unis à influer sur la politique américaine à l’égard d’Israël ne s’explique pas seulement par la « fragmentation de la communauté arabe américaine » [Oueslati, 2001, p. 123]. Elle s’explique aussi, et peut-être surtout, par le fait que face aux lobbies arabes se dressent non seulement les lobbies sionistes juifs, mais aussi les puissants lobbies sionistes chrétiens (quatre à cinq fois plus nombreux)... Colin Chapman résume le fond du propos que tiennent les sionistes chrétiens à l’égard des Palestiniens : « Ce n’est pas de chance pour vous (It’s hard luck on you) ! Vous pouvez souffrir certaines injustices, mais c’est largement de votre faute parce que vous résistez aux juifs. Depuis que Dieu a un plan pour ramener les juifs dans leur pays, votre seul espoir tient dans l’acceptation de la souveraineté juive, attendant de voir combien Dieu veut vous bénir vous et le monde entier au travers des juifs » [Chapman, 1993, p. 280]. Les plus extrémistes vont jusqu’à l’amalgame suivant : les Palestiniens qui s’opposent à l’État moderne d’Israël sont ennemis de Dieu.
Les organisations évangéliques pro-Israël ont entrepris, depuis 1967, un lobbying politique intense, en particulier au sein du Parti républicain. Par le biais de structures influentes comme la National Christian Leadership Conference for Israel (fondée en 1967), l’Ambassade chrétienne internationale à Jérusalem (fondée en 1980), le Christian Zionist Congress (fondé en 1996) ou Voices United for Israel (organisation judéo-évangélique), les sionistes évangéliques ont imprégné la culture politique républicaine (mais aussi certains cercles démocrates). L’administration Bush Jr, notoirement proche des milieux de la droite chrétienne, est profondément influencée par cette vision théologico-politique d’Israël. Patiemment cultivée par des lobbies comme Christian’s Israel Public Action Campaign (CIPAC), la proportion deCongressmen acquise à la « sainte cause » n’a jamais été aussi élevée. Depuis vingt ans, plusieurs mesures inspirées par le Congrès ou de la Maison-Blanche résultent de ce lobbying, comme l’American Embassy Act, décision du Congrès ( 1995) qui prône le déplacement de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. Peu après sa nomination comme ambassadeur des États-Unis auprès de l’ONU, le très conservateur John Bolton reçut une lettre du Christians’ Israel Public Action Campaign (CIPAC) l’adjurant de « faire tout ce qui est en son pouvoir pour veiller à ce qu’Israël bénéficie de tous ses droits au sein du système des Nations unies [30] ». C’est ici moins le juridisme ou la culture « onusienne » qui expliquent ce plaidoyer, que l’idéologie dispensationaliste partagée par 40 millions de sionistes chrétiens américains. Parce que Israël répond au plan de Dieu, les chrétiens américains ne sauraient économiser leurs efforts en sa faveur. Une génération en arrière, qui eut parié sur l’intérêt géopolitique des prophéties bibliques ? Et pourtant... La prospérité et l’influence des sionistes chrétiens aux États-Unis nous rappellent que « quand bien même elle n’offrirait plus aujourd’hui qu’une glose d’esprits simples sur l’histoire », l’Apocalypse « mérite qu’on l’étudie sérieusement » [Weber, 1999, p. 12].
Source :
http://www.cairn.info/search.php?WhatU=le%20sionisme%20chretien&Auteur=&doc=N_HER_119_0025.htm&ID_ARTICLE=HER_119_0025&xb=&xf=&DEBUT=#HIA_1